Cahiers : Politiques, Economies, Sociétés, Cultures, Islams, Liban
© contact : Ghassan Fawaz – mars 2008
Le "Sarkozy" comme le "Thatcher"sont des gouvernements de droite dont l’action a aussi pour effet d’aplanir au profit de la gauche politique un terrain économique et social que ladite gauche était incapable de traiter de par ses limitations structurelles et mentales. En retirant les entraves qui l’handicapaient, ils revigorent cette gauche : on ne prépare pas le terrain pour l’adversaire uniquement par l’échec, mais d’une certaine façon aussi en réussissant. La gauche mitterrando-bérégovoyenne avait en son temps déminé le terrain social, financier et idéologique à une droite trop empêtrée dans ses schémas sociaux gaullistes pour oser s’atteler à la besogne, l’aidant à se décomplexer face à l’argent et à la mondialisation.
Dans la plupart des pays de vieille démocratie la constitution d’une majorité électorale s’effectue par un déplacement réduit d’électeurs. Une victoire à 52/48 est dite nette, à 55/45 écrasante : cela est abusivement relatif, mais sans doute a-t-on besoin d’épithètes excessifs pour gagner en assurance. La victoire « nette » d’un Sarkozy avec 53% des voix se jouerait (théoriquement) sur un déplacement de 3% du corps électoral. Même si, en réalité, d’une élection à l’autre ce faible pourcentage résulte de la compensation de mouvements électoraux plus importants en sens politiques inverses et de la relève électorale générationnelle, le nombre d’électeurs en mouvance réelle demeure assez limité. Ce faible écart électoral, ajouté à l’affaiblissement des axes conflictuels dans les pays occidentaux, rend l’alternance facile et presque régulière : le déminage du terrain pour le camp d’en face par l’échec ou la réussite est normalement générateur d’une nouvelle majorité. D’autant plus que l’importance du socle électoral régulier dans chaque camp –malgré l’affadissement des enjeux– le met à l’abri d’une déliquescence : il s’agit plus de réveils électoraux que de résurrections, rarement de renaissance et presque jamais de naissance.
Avoir obtenu 47% des voix, ce qui constitue une assise plus qu’honorable pour de futures victoires, peut pourtant conduire à une quasi-débandade. Les partis dits de gouvernement, à la différence des partis militants, ne se connaissent d’existence que dans le miroir gouvernemental. Seule leur implantation au niveau des collectivités locales leur donne une « persistance » (ce qui amène par exemple François Bayrou, avec près d’un cinquième du corps électoral et soixante mille adhérents à son parti, à être considéré et se considérer en traversée du désert ( !)) Au contraire, les partis militants, situés aux extrémités de l’échiquier politique, continuent à faire leur beurre en dehors de la période électorale par des moyens de présence plus quotidiens et plus tenaces que le bulletin de vote et le tract électoral. Leur relativement faible score aux élections ne les empêche pas de se déployer entre deux échéances, pouvant avoir un impact démesuré dans leur camp général : qui n’est pas sans dénaturer la lucidité de la masse des sympathisants et adhérents des partis de gouvernements. En France, l’impact du Parti communiste, grâce à la CGT surtout, du trotskisme, grâce à FO et des mouvements de jeunes, celui des syndicats Sud, des altermondialistes et des grèves etc. sur le Parti socialiste, ne peut être gommé quand sonne le temps du programme électoral ou des congrès… Le congrès socialiste de Dijon fera en 2003 une ovation à Bernard Thibault de la CGT qui s’opposait à la réforme de la retraite, quand les adhérents socialistes avaient voué aux gémonies quelques années plus tôt la réformiste Nicole Notat de la CFDT pour collaboration avec l’ennemi… préparant de la sorte peut-être le matelas d’un Jospin, mais le lit d’un Sarkozy. Le PS navigue depuis belle lurette entre son réalisme politique et ses illusions idéologiques, entre social-démocratie et gauchisme : si cette division se retrouve sous la forme d’une aile « gauche » et d’ailes « droitières » plus ou moins organisées, elle n’aboutit ni à scission ni à éclaircissement, puisque la « droite » socialiste concède à la gauche la suprématie sur le terrain idéologique et que la « gauche » se révèle viscéralement attachée à l’exercice du pouvoir, admettant une politique réaliste pour y accéder et s’y maintenir. Ce jeu ne se résout pas cependant dans une division claire entre réalisme politique inscrit dans le concret présent et aspirations idéologiques alibis renvoyées pour leur application à de lointains lendemains : il est constitutif de confusion, tant dans la réalité du présent l’idéologie parvient à vicier le politique… et dans la chaleur du débat de tendances la surenchère peut mener un Fabius ou une Martine Aubry, pourtant largement ouverts à l’option social-démocrate et à l’économie de marché, à adopter des positions politiques d’extrême gauche dans l’espoir de renforcer leur position dans le parti, déportant par là tout le parti plus à gauche que son axe politique réel.
Le parti socialiste croit pouvoir se prendre encore au mot de son nom, pouvoir affirmer que puisque « socialiste », il est anti-capitaliste, tout en faisant l’économie de la preuve nouvelle qui s’impose désormais sur les décombres des preuves anciennes. Mais la confusion qui longtemps fut un atout électoral, amalgamant des différences pourtant antagoniques, constituant un confort tant pour les militants, les sympathisants, que pour les électeurs, dont l’art même était devenu celui d’être dirigeant au PS jusqu’à faire de celui-ci un parti de l’amalgame, cette confusion donc en ne renouvelant même pas son habit, finit par porter atteinte à la crédibilité du parti en lassant –pour le moins– une frange suffisamment consistante pour ramener un électorat de 53% à 47%, frange qui pourrait s’élargir avec le temps. Si le Parti socialiste manque de crédibilité désormais (de façon limitée encore, répétons-le, malgré le trop facile catastrophisme) pour sa confusion, pour son propos politique handicapé par une idéologie qui lui est hétérogène, l’extrême gauche française manque de crédibilité de façon massive pour la cohérence même de son discours, puisque ce n’est pas la cohérence qui engendre la crédibilité, mais ce qu’on y met (cohérence constructive ≠ cohérence momifiante)… – et osons le dire, ce n’est pas la confusion qui sape la crédibilité, au contraire souvent, cela dépend de ce qu’on y met ; la politique est aussi une gestion crédible de la confusion (confusion destructrice -PS actuel-, confusion de subsistance -PS des années 1990- confusion galvanisante -1981-).
Si on devait choisir un mot-clef pour pénétrer la « confusion destructrice » qui handicape depuis les années quatre-vingt-dix le PS, (comme pour la clarté destructrice qui atrophie l’extrême gauche), ce serait celui de « marché ». Honni encore majoritairement par la gauche française dans les années cinquante-soixante comme apanage du capitalisme, le "marché" allait décaler la ligne de démarcation Gauche-Droite jusqu’à séparer le PS toujours de Gauche mais acceptant pratiquement un marché avec des pincettes, de la social-démocratie européenne considérée dans le camp libéralo-droitier. Opposé à la "planification" brandie par le PC et plus tard la majeure partie de l’extrême gauche, le "marché" entrait dans le champ de confusion du PS qui se mettait à danser la gigue entre les deux termes. Dans les années soixante-dix cependant le « marché » fut accepté par les économies de type soviétique comme une sorte de supplémentation au « Plan » qui dévoilait trop ses déficiences, alors que dans le PS il montait en grade en tant que mode de rapport économique allant de soi, reléguant le "plan" à l’état de supplémentation (à un ministère du gouvernement Maurois où sera relégué pour un temps un Michel Rocard)… Cet « allant de soi » circonvenant le défi d’une clarté hors de portée tant pour des raisons d’inertie idéologiques que pour des raisons électorales (alliance avec le PC notamment), si ce n’est en étant étayé conceptuellement par la séparation virtuelle du "marché" et du capitalisme : approche au potentiel sans doute riche tant théoriquement que pratiquement, mais qui ne peut s’alimenter par simple affirmation. Et, un quart de siècle après l’avènement de la gauche au gouvernement en 1981, lors d’un « forum de la rénovation du PS »* (15/12/07), le Secrétaire général du parti ne paraît pas autrement plus clair en déclarant : « Les socialistes ont toujours agi en économie de marché » la forme « la plus efficace » de création de richesses (…) « mais nous ne la confondons pas avec le capitalisme (…) ou le libéralisme ». Et d’ajouter : qu’après ce forum les membres du PS avaient « avancé pour être plus clairs devant les Français et plus lucides ». Entre-temps le marché était devenu inséparable de la modernité, et la modernité une valeur incontournable –et cette façon indigente d’accepter du marché relève trop désormais de l’exercice incantatoire à fin d’exorciser la non-modernité du parti. Car entre-temps aussi, le modèle soviétique a périclité et avec lui celui de la planification, et comme cela se produit couramment dans l’Histoire, un mouvement de balancier disqualifiait toute planification, non seulement la planification soviétique ; le bébé étant évacué avec l’eau du bain, c’est le triomphe idéologique affirmé du capitalisme de marché qui s’impose concrètement à l’échelle mondiale. Dès lors, soutenir : le marché oui, le capitalisme non, devient une confusion non crédible. Le défi idéologique, politique et économique est devenu incontournable, et la « clarté » dégagée par le forum de rénovation du PS n’y répond guère –la clarté ossifiée de l’extrême gauche encore moins. Alors, avaler la pilule du capitalisme après celle du marché et rejoindre la cohorte des partis sociaux-démocrates pour gérer le capitalisme en l’édulcorant d’une charitable couche de "social" ? Ça présenterait quand même l’avantage d’un mieux que rien "fonctionnel", de se situer dans le réel présent et non dans l’avenir non crédible du gauchisme… En fait, plus que jamais le PS se retrouve écartelé entre ces deux "sentiments" (l’atrophie idéologique actuelle ne permet pas de qualifier autrement les positions dans le PS) : réalisme et générosité ; mais la non crédibilité de leur confusion est devenue aujourd’hui (avec beaucoup de retard) insoutenable… Sauf qu’un socle important du parti (par sentimentalisme historique, ou au contraire par cynisme, ou exprimant la perte de repère de la société globale) renâcle à choisir son camp : on temporise, on perd des élections, on se donne des échéances dont le principal objet est de repousser le temps…
Eviter le choix, ou l’écartèlement, entre les positions définitivement nécrosées de l’extrême-gauche et la gestion social-démocrate du capitalisme aurait supposé répondre à ce genre de questions :
A- Le "marché" s’est révélé être la forme "la plus efficace de création de richesses" : soit. Cela fait-il de tout marché une forme recommandable pour la société et l’individu ? Quelles sont les composantes du "marché" que la Gauche considère comme fondamentales, et quelles en sont les limites souhaitables. Y aurait-il un marché capitaliste et un marché socialiste ? Le premier calé sur le socle de l’Histoire et se saisissant du présent, le second visant à se caler sur le présent pour se saisir de l’avenir ?
B- La supériorité du marché s’étant confirmée à travers l’Histoire, y a-t-il encore place pour un autre choix ?
Cette confirmation historique ne rend-elle pas, toutefois, le marché dépendant des conditions historiques spécifiques qui l’on confirmé, et conséquemment ce mécanisme économico-social ne serait-il pas remis en cause jusqu’à dans son hégémonie même par une éventuelle mutation de ces conditions historiques ?
C- Dans quelle mesure le marché peut-il demeurer compatible avec l’intervention des pouvoirs publics ?... Une réglementation considérable et variée appliquée par une administration rigoureuse veille de nos jours en Occident à la vérité et à la transparence des prix, à la réalité de la qualité imposée ou annoncée, aux respects des règles de la concurrence, à la limitation des risques bancaires et commerciaux etc., contraignant le marché, en principe pour le protéger contre lui-même, mais aussi contre les outrances qui pourraient conduire à sa remise en question par les hommes (de la protection du travail… jusqu’à l’interdiction de fumer)… Contrôle qui ne cesse de s’élargir, la société imposant aux agents du marché de nouveaux "champs de limites" (écologiques, sanitaires…)… jusqu’où ?
D- Dans quelle mesure cette intervention pourrait-elle déboucher sur des formes de propriété collective, décriées aujourd’hui, de moyens de production ou de distribution ?... Des secteurs de services aussi importants que l’enseignement, la santé, la retraite, l’armée, la justice, la fiscalité, la propreté urbaine, le logement social et d’autres, relèvent de l’administration des collectivités nationales ou locales : tous seraient pourtant privatisables, en théorie, et le sont d’ailleurs en partie ou l’ont été par le passé. D’autres encore, tels l’industrie pharmaceutique, l’aéronautique, l’armement, le nucléaire relèvent d’un marché en fait fondamentalement vicié par le client ou le subventionneur déterminant qu’est l’Etat. D’autres enfin, dont le sort capitalistique demeure débattu, sont la propriété totale ou partielle de l’Etat bien que générateurs de produits marchands et destinés principalement à une clientèle privée : TOTAL, EDF, GDF, Renault, France Télécom, La SNCF, la Poste, Air France… (sans oublier le rôle fondamental du plan et de l’Etat dans l’Europe de l’après-guerre, période dite des trente glorieuses.)
Dans la majorité de ces cas, l’intervention de l’acteur public s’est révélée et se révèle encore globalement positive, et rien n’indique que le passage de certains ou de la plupart de ces activités au secteur privé engendrerait une quelconque amélioration de leur situation d’un simple point de vue gestionnaire. Rien n’indiquerait surtout que le passage au secteur privé, qui est peut-être dans l’intérêt des futurs actionnaires soit dans l’intérêt de la masse des consommateurs. Par exemple : est-il sain économiquement et socialement de laisser la recherche et la production pharmaceutique à un secteur fondé uniquement sur le profit, sachant que des options importantes de santé publique qui en dépendent sont supplantées souvent par d’autres moins nécessaires mais génératrices de plus grand profit ?
E- Les planifications strictement étatiques du camp socialiste étaient malgré tout parvenues à une certaine efficacité économique et sociale, échouant toutefois par comparaison et dans la confrontation avec l’économie du monde capitaliste. Cependant, l’expérience du XXème siècle dans le monde non occidental révèle l’inanité de l’instauration stricte d’un marché et d’une économie libérale en vue d’assurer le développement d’un pays. L’Amérique Latine, la Turquie, l’Egypte et d’autres expériences de moindre envergure encouragées par le FMI et l’aide occidentale ont abouti à des résultats médiocres ou mauvais (seule l’Europe de l’Est, possédant une expérience industrielle et portée par l’Union européenne tire son épingle du jeu)… Alors que les pays asiatiques développés ou émergents, et la Russie, ont recouru à des mixtions spécifiques d’Etat, de marché et de libéralisme obtenant des résultats probants, démontrant ainsi que la voie du développement économique ne se réduit pas à un simplisme de marché…
Quelle leçon en tirer, au niveau mondial notamment ?
F- Par définition, le marché est la structure dynamique où se compensent l’offre et la demande de produits marchands. Constituant, de ce fait, le mécanisme de base de l’économie, et l’économie constituant la base de la société, la marchandise s’impose comme principe déterminant de la société… et l’individu humain s’y insère à titre principal en tant que consommateur doté d’un pouvoir d’achat.
Quid donc de la société "républicaine" et "démocratique" ? Le marché ne s’est-il pas établi par son étendue désormais généralisée aussi comme le lieu de la démocratie ? On vote au quotidien, en choisissant ce qu’on achète et consomme ! Quant au bulletin qu’on dépose dans l’urne aux échéances électorales, il sert principalement à opter pour des politiques de revenus, donc de consommation et pour les conditions nécessaires à leur mise en œuvre –pouvoir d’achat, lutte contre le chômage, sécurité, etc. En conséquence, la publicité remplace la propagande et se substitue à l’information en tant qu’exercice "démocratique", la concurrence entre les imposants moyens financiers du faire-connaître partial l’emportant évidemment sur la communication d’un savoir objectif. Dès lors la question s’impose : la sanctification intégrale du marché, au nom de l’efficacité, ne dénature-t-elle pas la démocratie ?
G- Les pays émergents en manque d’abondance et de consommation s’orientent (malgré le rôle décisif qu’y joue encore souvent l’Etat) vers un marché de plus en plus total et débridé, ce qui peut répondre pour un temps à l’aspiration individuelle de l’écrasante majorité de leur population. Que la croissance économique y fasse figure d’objectif suprême et que le but du pauvre y soit de profiter de l’efficacité du marché en obtenant une répartition plus juste de ses bienfaits est naturel (dans les divers sens de ce terme)… Mais est-il "naturel" que dans les pays développés la croissance marchande demeure l’objectif majeur des individus aux dépens d’autres intérêts non marchands ? Au delà d’une certaine richesse matérielle, la croissance à tout-va ne se réduit-elle pas à une dynamique historique nourrissant l’intérêt de la société capitaliste sans forcément satisfaire l’intérêt de la majorité des individus qui la composent ? Au delà d’une certaine abondance, la croissance ne saurait-elle pas être envisagée comme choix plutôt que comme obligation, être dominée plutôt que dominer, devenir plus qualitative et moins quantitative, générer plus de produits profitables par eux-mêmes plutôt que pour le profit financier qu’ils peuvent dégager ? Et, dans cette optique, resterait-on fondé à admettre une domination aussi totalitaire du marché avec son matraquage publicitaire sans borne et l’incessante sécrétion de nouveaux objets de consommation correspondant à des besoins souvent spécieux ? (le plus spécieux étant bien entendu celui d’en changer de plus en plus vite.)
H- Ne "subjugue"-t-on pas l’homme, en marchandisant ce qui n’a pas à l’être, en déployant sans fin une société de consommation qui a éclusé son temps pour ce qui est de pourvoir aux exigences "naturelles" de l’individu ? N’est-on pas devant un forçage (sans bénéfice suffisamment compensateur) de la nature humaine inverse de celui de l’utopie soviétique, mais aussi artificiel ? Que ce forçage se révèle plus "efficace" matériellement, plus acceptable psychologiquement que l’autre, suffit-il à le justifier ? Pourrait-on cependant rétorquer que le terme "justifier" est en l’occurrence dépourvu de sens ? Que l’homme étant un être historique, ses désirs sont historiques et n’ont que faire d’être justifiés au nom d’une "nature" qui serait supra-historique ? Vainement : l’état de nature évoluant sur une échelle de temps autrement plus longue que l’état de société, le réalisme impose nécessairement d’y ancrer les jugements de fond que nous portons sur toute société : d’avoir ignoré cette "nature" de l’homme fut la principale déficience du trop historiciste projet communiste.
Par ailleurs, pour inséparable qu’il fût de l’Histoire des civilisations, le marché peut-il être considéré comme un cadre "technique" neutre implanté dans les différentes sociétés historiques, ou est-on en droit de reconnaître maints cas de marché (définis par l’extension, mais aussi par le fonctionnement et la fonction sociale générale) ? Et donc s’imposerait la question : Quel marché aujourd’hui ? Et pour le proche lendemain ?
S’épargner cette question, se cantonner dans la reconnaissance du "marché" en général, revient à reconnaître de fait ce marché capitaliste-là, effectif, celui de notre époque : d’où la non-crédibilité de la proclamation "le marché, oui, le capitalisme, non" –cette reconnaissance imprécise se prévalant du réalisme, comment s’en départirait-elle en méconnaissant son indissociable composante capitaliste ? Le triomphe du système économique occidental avec son tandem marché-capitalisme sur son concurrent soviétique peut s’expliquer particulièrement par : 1 – La nature humaine est foncièrement individuelle –avant d’être collective–, la propriété privée économique est donc plus motivante que la propriété sociale. 2 – Le mécanisme du marché, à travers l’infinité de transactions qui le constituent, aboutit à une résultante plus équilibrée globalement et plus satisfaisante individuellement que la planification dirigiste, celle-ci disposant en fait d’une moindre visibilité pour capter les besoins effectifs des individus que la main invisible du marché. 3 – La concurrence comme principe de fonctionnement du marché est un système hyper dynamique, actionné par un mécanisme de lutte : lutte zélée, souple, inventive, adaptative, sélective, intraitable, perpétuelle ; une aliénation qui transforme l’agent économique en un gladiateur incomparablement plus combatif que l’agent d’une économie dirigiste collectivisée. Mais ce dynamisme est historique. Si fondé sur la nature humaine qu’il soit, il subit l’évolution même qu’il participe à générer, évolution qui s’emballe dans une accélération rendant les transformations mieux perceptibles et à cadence bouleversante. La victoire sur l’économie soviétique déficiente est décisive, mais la disparition de ce concurrent rend flagrantes les propres carences de l’économie capitaliste, y compris dans ses trois données fondamentales énumérées plus haut. Le traitement empirique avait réussi jusque-là à colmater les trous, le navire a plusieurs fois tangué mais il est resté bien à flot –l’adhésion au système politique démocratique étant pour beaucoup dans l’acceptation par la masse des tares sociales du système économique libéral, face à l’épouvantail dictatorial soviétique. C’est justement le dynamisme du système qui constitue son principal danger pour lui-même. Chacune de ses assises évolue en sapant ses propres bases : 1 – La nature humaine "foncièrement individuelle" (en fait, depuis la cassure des liens claniques et familiaux qui établissaient le "privé" à une échelle de groupe plutôt que d’individus) est aujourd’hui poussée à des niveaux d’individualisme générateurs de problèmes existentiels de diverses natures non plus seulement aux individus mais aux sociétés développées globales elles-mêmes : problèmes que la société capitaliste est amenée à neutraliser en admettant des mutations antinomiques avec l’ordre initial de son système (accordant une place de plus en plus importante à l’Etat social et sécuritaire, par exemple). Mais où va une société poussée par un individualisme s’exacerbant vers une protection sociale étatique à la mesure de cette exacerbation ? 2 – L’économie planifiée se prévalait d’éviter les aléas destructeurs d’un marché aveugle opérant par correction d’erreurs individuelles, laissant en continu sur le carreau les produits de ses redondances, de ses surproductions, de ses (inévitables) nombreux échecs quantitatifs et qualitatifs ; un gaspillage que la planification, instrument prospectif généralisé, était censé dépasser. La critique était vraie en théorie, fausse en pratique : la main invisible mais libre de corriger les échecs, fonctionnant selon un mécanisme darwinien, s’est révélée plus efficace qu’une volonté unificatrice sans réels moyens de visibilité anticipée sur le terrain mouvant des besoins individuels (méconnaissance aggravée par le manque bureaucratique de motivation des agents producteurs)… Mais qu’en est-il de l’impact du développement de l’informatique, de l’Internet, de la mise en communication en temps quasi réel des individus, du potentiel prospectif ouvert par les sondages et par l’interactivité médiatiques ? Cette révolution des moyens n’ouvre-t-elle pas à bien des niveaux de nouvelles voies pour une planification souple, moins coûteuse que le marché, en captant les besoins individuels à un stade encore virtuel plutôt que de se limiter à cette "correction sur le tas" qu’accomplit la confrontation de l’offre et de la demande réelles ? Les grandes entreprises n’opèrent-elles pas désormais en mobilisant la totalité de ces moyens de connaissance préalables, et celles plus petites en se laissant guider par l’information du Web ? N’y a-t-il pas là un début d’ébranlement de la théorie de la main invisible du marché et son caractère inaltérable ? 3 – La concurrence s’autodétruit par les évolutions monopolistiques au plan national dans le but de gagner en efficience concurrentielle au niveau international : un développement qui n’est plus contrecarré aujourd’hui par des Etats à la recherche de champions économiques nationaux dans la course qu’impose la mondialisation… Et le "stress" économique que cette lutte à la taille impose conduit à des catastrophes économiques et financières qui ne sont corrigibles que par plus d’intervention et de contrôle étatique ! Jusqu’à en arriver aux graves aberrations au niveau des mouvements financiers et boursiers qui détachent la sphère des finances de l’économie réelle, et engendrent les monstres au comportement financier rationnel mais économiquement inconséquent que sont les fonds de pension et de réserves.
Cependant un tel questionnement se trouve clairement handicapé par son manque de portée concrète dans le présent et l’avenir proche. La mondialisation et la construction européenne se réalisent dans le cadre de l’économie de marché, mais aussi de l’adoubement général du libéralisme économique. Les pays à fort secteur d’Etat comme la Chine, l’Inde (même le Vietnam), s’insèrent dans ce mouvement en s’orientant sur le plan économique dans un sens continûment plus libéral. La façon, sidérante, dont s’est effondrée l’Union soviétique et la voie suivie par la suite en Russie a accentué idéologiquement et politiquement cette évolution. Il en résulte que toute vision critique du système économique libéral se retrouve aujourd’hui confrontée à un carcan international qui lui interdit toute issue opérationnelle à l’échelle d’un pays, la décrédibilisant pour irréalité et irréalisme. L’exacerbation de la concurrence industrielle à l’échelon mondial suite à l’émergence productive des pays asiatiques est telle qu’elle dépossède un pays fût-il de l’importance de la France de toute maîtrise de ses cadences s’il était amené à choisir une politique promouvant le développement humain plutôt que le développement productif à tout crin. De fait, un pays développé est porté à consentir à la fois plus d’Etat pour subvenir aux ratés du système libéral et moins d’Etat pour porter sa structure économique à une insertion internationale. La privatisation de France Télécom, EDF, GDF, La Poste, et même Renault, ne répond qu’à cette nécessité, leur gestion dans le cadre étatique n’ayant en rien démérité par son insertion étatique : nécessité de pouvoir se porter vendeur ou acheteur de parts d’entreprises sur un marché mondial rechignant devant les entreprises d’Etat. La France n’est sûrement pas maîtresse de prendre une initiative telle l’instauration des 35 heures de travail de base hebdomadaire, les réformes sociales n’étant réalisables que dans la limite où elles n’affaiblissent pas le pays dans sa concurrence productive internationale –l’ignorer est l’exemple même du prisonnier (socialiste) méconnaissant ses chaînes (le marché international).
Et pourtant, un tel questionnement est d’avenir dès que l’on se positionne à plus long terme. Comme d’autres suprématies à travers l’Histoire, la domination actuelle du marché intégré au système libéral s’appuie –pour une part à déterminer– sur la persistance vivacité de la suprématie idéologique alors que son fondement concret est déjà corrompu… Mais moyennant pauses et retards, une société, fût-elle mondialisée, finit par s’adapter globalement à son réel ; son évolution dans des domaines particuliers (social, culturel, énergétique, informatique…) ne peut qu’étendre ses effets sur les autres domaines, bousculant le conservatisme idéologique machinalement ou en conscience (par la lutte idéologique et politique) jusqu’à faire poindre des perspectives concrètes de changement global… Le présupposé idéologique (au passé l’homme serviteur de Dieu, puis l’homme serviteur de la société, aujourd’hui l’homme individu-consommateur économique) est à mesurer à l’aune de son assise objective, non idéologique : entreprendre une telle mesure est la fonction critique d’un parti politique non strictement conservateur. Le questionnement développé ci-dessus souligne que la critique du marché-roi libéral ne serait pas une analyse de visionnaires, mais qu’elle est déjà concrète, la réalité affichant partout (en même temps que l’individualisme et la privatisation) l’intervention nécessaire et grandissante de la collectivité –jusqu’à trop plein dans certains domaines, telle la sécurité. Si totale que soit la suprématie de l’économie libérale aujourd’hui, l’accélération historique que connaît notre époque rapproche l’ordre idéologique de l’ordre politique. Critiquer radicalement l’économie libérale par un questionnement nouveau ne relève pas d’une divination visant à un inatteignable avenir, mais cela demande toutefois plus d’efforts que de continuer à se repaître de la critique du capitalisme du XIXème siècle à la façon des groupes gauchistes qui choisissent l’avenir en ignorant le présent. Une telle critique devrait être apte à se greffer concrètement sur l’actuelle domination libérale par le biais d’une politique réformiste si modeste fût-elle, reconnaissant humblement la nécessité de gérer au mieux social le capitalisme où nous baignons plutôt que de le snober, de sorte à ne pas sacrifier les générations présentes au nom de celles futures. Jusqu’à quel point un parti "socialiste" peut-il être à la hauteur du réel mutant d’aujourd’hui, pratiquer le grand écart mais de façon crédible, en étant le plus réaliste pour le présent tout en restant ambitieux pour l’avenir, convaincant militants et électorat de la patience d’accepter le peu sans renoncer au but ? Quel genre de "confusion constructive" y atteindrait ? Et serait-elle réalisable sans une décantation qui amènerait les "puristes de l’avenir" actuellement dans le parti à rejoindre leurs semblables gauchistes ? Ou faudra-t-il passer par une scission portant les "socialistes du présent" vers un parti s’accommodant de la simple gestion d’un capitalisme édulcoré socialement, et des "socialistes de l’avenir" dans un ou plusieurs clubs de débats et d’idées à l’optique simplement prosélyte, dans l’espoir de devenir majoritaires un jour par la seule propagation de la pensée ? Ou… ou… En tout état de cause, "confusion constructive" ou scission répondraient de façon plus probante aux intérêts de ceux que le PS prétend représenter, que ne le ferait la perpétuation de la "confusion destructive" actuelle.
L’articulation d’une audacieuse vision de la société future socialiste sur le présent capitaliste aurait été sans doute plus simple si le capitalisme était resté le "capitalisme". Il aurait suffit d’une politique socio-syndicale dynamique pour asseoir la distinction droite-gauche et armer les troupes socialistes de patience jusqu’à mûrissement d’une situation internationale et européenne permettant d’opérer des transformations plus radicales. Mais par dynamisme de survie le capitalisme a su muer en incorporant de réelles et nombreuses réformes –de telle sorte que le programme concret de Karl Marx décliné en conclusion du Manifeste du Parti communiste y aura été en définitive totalement intégré et bien au-delà. L’importance des mues dont la société capitaliste libérale, forte de sa croissance économique, pouvait être capable avait été sous-estimée par le marxisme. La croissance économique permit au système de consentir une redistribution tangible de la richesse concurremment aux inégalités toujours flagrantes, contredisant la théorie de la paupérisation. Que ce soit pour maîtriser les démons de son propre mécanisme ou sous l’effet conjugué du système politique démocratique, du défi soviétique et de l’action des partis de gauche et des syndicats, la société capitaliste occidentale a bien été poussée à préférer la voie des concessions sociales à celle d’une répression inefficace et dangereuse des couches défavorisées. La part de la sphère collective globale dans les dépenses d’un pays européen avancé est aujourd’hui proche de la moitié du revenu national, cas de figure jamais envisagé par Marx (non plus que la batterie de lois de défense du consommateur, du travail etc.) Qui plus est la Droite française (avec le gaullisme et la nouvelle société de Chaban-Delmas) poussait la prétention sociale, y compris au niveau idéologique, de façon à enfoncer les terres traditionnelles de la Gauche. Mêmes les présidences plus orientées à droite (Pompidou, Giscard, Sarkozy) s’insèrent obligatoirement dans le cadre de ce système capitalisto-étatique. Le capitalisme a tellement évolué socialement en un siècle, alors même que l’acceptation du système libéral est devenue on ne peut plus prégnante ces vingt dernières années, que la société se contracte globalement vers le centre idéologique, estompant grandement les distinctions politiques. Au Royaume-Uni des hommes de droite se sont très bien accommodés d’un Tony Blair et en France des hommes de gauche parviennent à frayer avec Nicolas Sarkozy : le pas vers l’autre camp apparaît désormais petit vu de près, de l’œil du réel immédiat (que ferait-on pratiquement aujourd’hui à la place de Nicolas Sarkozy ? s’interrogerait dubitatif un homme politique de gauche "concret"). Ce n’est que dans une perspective prospective que la distance regrossit de la critique du capitalisme et d’aspirations plus ouvertes…
Le sort de la Gauche française est aujourd’hui en premier lieu celui du PS. Avec l’extrême-gauche celui-ci constitue cependant une paire de frères siamois qui lui fait handicap. Depuis longtemps cette diversité-là n’est plus une richesse. L’extrême-gauche et ses prolongements à l’intérieur du PS en répugnant à s’impliquer dans le présent capitaliste au nom des lendemains esquissés par des analyses surannées entravent la rénovation théorique et pratique du parti. La question est néanmoins vitale au point qu’une chirurgie de libération des frères siamois s’impose. Elle paraît difficile toutefois : il semble bien qu’un chirurgien socialiste n’en soit pas aujourd’hui à la hauteur tant les imbrications des parties sont diversifiées et ramifiées. On en arrive à l’actuelle situation ou le frère réaliste est forcé pour assurer le minimum basal du monstrueux corps commun de s’aligner sur des positions non crédibles, alors que le frère idéaliste ne parvient pas à rénover sa pensée obsolète, prisonnier qu’il est du réalisme de l’autre. En tranchant des questions telles que la réforme de la retraite générale, la fin des régimes spéciaux de retraite, la réforme de l’université (l’autonomie, dose inévitable de sélectivité), le démantèlement des irréalistes 35 heures, le service minimum lors des grèves ; en forçant sur la responsabilisation individuelle, le besoin de sécurité et la valeur travail… positions nécessaires toutes que le gauchisme empêchait le PS de traiter, Nicolas Sarkozy démine le terrain pour la Gauche réaliste, qui pourra enfin se retrouver à prôner des réformes et défendre des causes dont la caractéristique "de gauche" ne s’oppose pas à la crédibilité, et que la droite aujourd’hui ne peut pas lui souffler sous peine de perdre son essence droitière. En aspirant des hommes de gauche dans son gouvernement, sur lesquels l’accusation de traîtrise ne semble pas accrocher, Nicolas Sarkozy force la Gauche à revoir ce qui la sépare "ici et maintenant" de la droite, à reconsidérer donc la justification même de son existence actuelle. Le fait que la droite, forte aujourd’hui du triomphe de son système, tend à se rétracter à travers le monde sur des positions droitières, et à remettre en question des acquis sociaux au-delà même de ce qu’imposerait la concurrence internationale, limite le rétrécissement du champ de la Gauche. Que la droite se trouve elle aussi écartelée entre le plus d’Etat nécessaire à la maintenance du système et la privatisation à outrance que prône le libéralisme économique, n’est pas sans la mettre dans certains pays dans la position où la Gauche se retrouve aujourd’hui en France. La contraction de la société dans les pays capitalistes développés vers le centre a affaibli mais non annihilé l’effectivité de deux camps, fussent-il moins antagoniques que par le passé. Sans doute l’objectivité oblige-t-elle à constater que la Droite est encore capable de s’adapter à des défis nouveaux –retirant par exemple à la Gauche le monopole de l’écologie– mais les outrances du système triomphant sont patentes et leurs conséquences menaçantes pour lui à échéance : la Gauche a encore ce qu’il faut de pain sur la planche… La concurrence mondialisée menace le bien-être stable des pays développés ; le système financier international est d’une frénésie systémique a-économique ; la privatisation tous azimuts oblige à des contrôles et des interventions de l’Etat sous peine de grippage du système comme en avait connu le système soviétique ; l’insécurité créée (en rapport avec l’internationalisation) amène à un conditionnement sécuritaire qui défie les règles essentielles de la société "libre et démocratique" ; les questions de qualité et de diversité culturelles sont devenues un défi dans toute société développée ; les transformations audio-visuelles sont telles que le danger de les laisser gérer principalement par des intérêts privés sous la main invisible de la concurrence est manifeste pour la liberté individuelle, la culture et l’éducation ; les criantes inégalités de revenu sont encore plus choquantes sous le feu de la médiatisation excessive ; maints problèmes d’importance n’ont connu que des solutions bâtardes (l’habitat, l’émigration, le travail) etc. Les problèmes sont là, mais que faire devant cette contradiction insoluble à court terme : les centres de décisions politiques sont positionnés dans le "petit espace" des Etats, alors que le mouvement dominant se meut dans le "grand espace" du monde ? Que faire sinon constater l’impuissance de tout gouvernement, dont les décisions s’effilochent face à des questions qui le dépassent et le submergent ? Que faire sinon gérer au mieux social cette situation sur le court terme et œuvrer pour que cette contradiction disparaisse sur le long terme, que les hommes puissent user de la richesse pour décider qu’en faire plutôt que ce ne soit la richesse qui décide que faire des hommes… Et pour ce, l’interrogation tiraille, lancinante : comment va prendre fin le monstre siamois pour que la Gauche puisse aborder ces questions ? La Gauche réaliste ne sera-t-elle qu’une entité du genre Parti démocrate américain ou travailliste britannique, à gérer au mieux social le capitalisme, ou bien porterait-elle dans son réalisme un projet à plus long terme (fût-il empreint de l’inévitable confusion) intégrant dans quelle limite théorique comme empirique la concurrence internationale autorise d’avancer dans le sens d’humaniser la production au lieu de "productiver" à outrance l’humain ?... A court terme, ça revient tout bêtement à : Quel bon usage le PS pourra-t-il faire du "Sarkozy" ?
Nouvel article du cahier Liban
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Contribution invitée :
par Rami Ghaleb
Le Liban traverse l’une des crises les plus graves de son histoire. Depuis l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, en passant par les élections parlementaires du printemps 2005 et la guerre avec Israël en Juillet 2006, la division du pays en deux camps antagoniques n’a cessé de s’accentuer. Malgré la volonté affichée et mainte fois affirmée des parties concernées de ne pas recourir à la violence, un conflit armé qui mettrait l’existence même du Liban dans sa configuration actuelle reste à craindre. A l’heure où la majorité silencieuse des libanais place ses espoirs dans les différentes tentatives de médiation et au moment où les spéculations vont bon train sur un éventuel compromis qui déboucherait sur l’élection à terme d’un nouveau président de la république et la formation d’ un nouveau gouvernement, il serait bon de prendre un peu de recul pour analyser la crise dans son contexte géopolitique en tentant de dégager les lignes directrices susceptibles de marquer son évolution.
Nouvel article du cahier Liban
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"Les affaires importantes des petits Etats relèvent foncièrement de la politique étrangère"… La formule qui ne se vérifie sans doute pas pour la Suisse, s’impose au Liban. La dissemblance des deux pays ne découle pas de leur situation géopolitique, mais de leur structure interne, pourtant communautaire dans les deux cas. Les communautés constituant la Suisse ont apparié leurs intérêts à ceux de leur Etat, quand les communautés libanaises se répartissent l’Etat (qu’elles minent) pour affirmer leurs intérêts… L’ingérence...."
1 – "Les affaires importantes des petits Etats relèvent foncièrement de la politique étrangère"… La formule qui ne se vérifie sans doute pas pour la Suisse, s'impose au Liban. La dissemblance des deux pays ne découle pas de leur situation géopolitique, mais de leur structure interne, pourtant communautaire dans les deux cas. Les communautés constituant la Suisse ont apparié leurs intérêts à ceux de leur Etat, quand les communautés libanaises se répartissent l'Etat (qu'elles minent) pour affirmer leurs intérêts…
L'ingérence des puissances extérieures s'articule sur les contradictions communautaires : la France puis les Etats-Unis sur le plan international ; l'Egypte nassérienne et l'OLP, puis la Syrie assadiste et enfin l'Iran sur le plan régional –l'immixtion israélienne agissant de façon plutôt réactive et principalement militaire
2 – La puissance mandataire française, en décrétant l'Etat du Liban et en lui concédant l'indépendance, offrit aux maronites, sunnites, chiites, druzes, orthodoxes... un costume démesuré, dans lequel allaient tirailler contradictoirement plusieurs corps. Nombre de décennies plus tard aucune magie n'aura amené les composants à s'assimiler dans un organisme unique apte à porter élégamment ledit costume. Au vingtième siècle le Liban aura existé (sous prééminence chrétienne) mais pas les Libanais.
Les éléments unificateurs n'auront pas manqué pourtant : intégration économique, urbanisation, grande capitale commune, appareil d'Etat au personnel pléthorique, sécurité des personnes relativement efficace, et cet un avatar spécifique de démocratie et d'Etat de droit unique dans le Monde arabe. Toutefois, ce qui établit un Etat ne constitue pas une nation, et la vigoureuse inertie des solidarités anciennes enracinées confessionnellement, ne s'estompera pas devant les effets assimilateurs : largement nourrie de l'iniquité ressentie, générée par la répartition inégale des bienfaits de la maison commune entre les communautés constituantes. Iniquité constamment remise en cause par les communautés musulmanes, impudemment soutenue par les communautés chrétiennes, maronite notamment (l'ampleur et la nature des sources d'iniquité ne feront pas consensus, mais le ressenti d'abus à un bout de l'ensemble et de prééminence à l'autre bout sera resté prégnant)…
3 – A l'intérieur des frontières de l'Etat, les clivages sociaux horizontaux (paysanneries, une classe ouvrière restreinte, employés, tout-venant des banlieues urbaines) pourtant marqués par de profondes disparités de revenus et de moyens de vies, n'auront pas constitué des solidarités suffisamment consistantes pour déchirer l'étau familial, clanique et confessionnel. Etau canalisant par la voie de la répartition confessionnelle et du clientélisme l'accession à la fonction publique et aux services de l'Etat comme du privé : trame sociale, politique et cléricale se nourrissant précisément des conflits comme des privilèges réels et supposés à l'origine des idéologies d'arrogances et de frustrations…
4 – L'arabo-islamisme est aussi idéologie de frustration. Le libano-christianisme aussi idéologie d'arrogance. Le nassérisme puis la cause palestinienne exprimèrent pour l'essentiel la première position, le chamounisme, le phalangisme et enfin le aounisme, avec leur déterminante pro-occidentale, la seconde…
Ainsi : dans les années cinquante, la politique américaine au Moyen-Orient trouva-t-elle dans les libano-chrétiens représentés par le président Chamoun des alliers, quand les musulmans libanais rejoignaient massivement en tant qu'Arabo-musulmans le camp nassérien. Ce sera la guerre civile de 1958, version soft de celle de 1975.
5 – L'analyste "objectif" serait tenté de renvoyer dos à dos "arrogants" et "frustrés" : de contrebalancer les privilèges effectifs des premiers par les incontestables outrances des seconds. Cependant l'Histoire concrète renâcle devant les privilèges, surtout quand ils ont perdu les conditions effectives de la persistance L'exemple de l'après 1958 est flagrant. Le Liban connut douze années de pouvoir chéhabiste, qui quoique chrétien –et quelles que fussent les critiques qui pussent lui être portés– redressa, dans une certaine mesure, la "balance communautaire" libanaise, en oeuvrant à intégrer réellement les musulmans libanais dans un creuset national étatique modernisé : mais cette expérience périclitera devant "l'arrogance" maronite (soutenue en cela par une partie de la féodalité politique musulmane) –ainsi court l'Histoire et partout dans le monde, elle apparaît plus comme histoire de privilèges qui s'obstinent que de leurs remises en question.
6 – La guerre civile de 1975-1990 résulte de la conjonction de l'évolution régionale suite aux guerres israélo-arabes de 1967 et de 1973 (avec le développement de la Résistance palestinienne au Liban) et de l'échec de la tentative chéhabiste d'équilibrage communautaire : sans la prédisposition des communautés musulmanes, y compris de leurs couches aisées, à s'allier à la Résistance palestinienne, au risque de briser les structures d'un pays qu'ils ne se reconnaissaient pas, cette guerre n'aurait trouvé de quoi s'alimenter. Le projet d'un Liban "démocratique" brandi par des forces dites "nationales" et "de gauche" à l'amorce du conflit, appuyées sur la Résistance palestinienne, pour légitime qu'il fût, ne pouvait qu'être aspiré finalement par le vortex communautaire, d'autant plus qu'irréaliste de par son alliance même (le Liban n'ayant pas les capacités de soutenir un conflit contre Israël). A partir de l'occupation Syrienne de 1976, la guerre, par ses acteurs internes, sera donc structurellement confessionnelle (et palestinienne jusqu'en 1982) –le rôle régional étant tenu par la Syrie et Israël.
7 – Après une apothéose artificielle en 1982, incarnée par l'accession à la tête de l'Etat de l'emblème de "l'arrogance" maronite, Béchir Gémayel, allié à l'armée occupante israélienne, ladite "arrogance" finira par être la principale perdante de la guerre : son nouveau porte-drapeau, le général Aoun, exilé (en 1990). Une défaite conséquente à l'appui américain d'une intervention militaire syrienne –alliance apparemment contre nature, mais n'était-ce pas la prééminence maronite qui devenait contre nature ?
8 – De 1990 à 2005, quinze ans de paix intérieure sous mainmise syrienne. Les modifications institutionnelles apportées à l'entame de cette période par les "accords de Taëf" avaient transféré les principaux pouvoirs du Président de la République maronite au Conseil des ministres multiconfessionnel. Le premier ministre sunnite trouvait ses prérogatives nettement renforcées, d'autant plus que le poste va être occupé durant le gros de la période par Rafic Hariri, détenteur par ailleurs d'importants moyens économico-financiers privés et entretenant des rapports privilégiés avec l'Arabie Saoudite. Si la période est dédiée à la reconstruction et à la stabilisation monétaire, ce sera au prix d'un lourd endettement du pays –situation on ne peut plus propice à la corruption à grande échelle. Sur le plan social quelques mesures de modernisation sont initiées, mais l'interpénétration des intérêts économiques privés de Rafic Hariri avec ceux de l'Etat est flagrante, notamment à travers ma mainmise du magna sur le centre commercial de Beyrouth par le biais de la société Solidere.
Une nouvelle économie faisant la part belle aux revenus non fixes et aux fortunes constituées dans la diaspora ne permettra pas à la classe moyenne, largement laminée par la crise monétaire de la guerre, de se reconstituer. Au niveau syndical, les organisations apparaissent encore plus faibles qu'elle ne le furent par le passé, et au niveau politique la gauche ne trouve pas l'assise d'une renaissance.
9 – Malgré le vœu pieux d'une déconfessionnalisation de l'Etat proclamé par les accords de Taëf, le Liban va demeurer aussi profondément confessionnel qu'il était, en ayant de surcroît à digérer le nouvel équilibre communautaire. Seule l'occupation syrienne interdit à la digestion de dégénérer, en lui administrant un traitement consolidant les liens avec la Syrie.
Car désormais le renversement de l'équilibre démographique entre les communautés est officieusement reconnu : en gros 60%-40% au profit des communautés musulmanes. Si la communauté maronite reste largement prédominante dans l'ensemble chrétien, des changements de masse et d'influence se révèlent au sein des communautés musulmanes : la communauté sunnite, forte de la place de Rafic Hariri et de l'affaiblissement chrétien, vise à une prééminence dans le pays (dramatisant la frustration maronite), alors que s'affirmait parallèlement la montée en puissance de la communauté chiite…
10 – Les évaluations officieuses accordent à la communauté chiite un poids démographique situé entre 29% et 32% de la population libanaise. Ce qui en ferait la première communauté du pays. Dans un premier temps ce poids s'exprime au niveau politique par le mouvement Amal et le rôle renforcé du président chiite du Parlement –allié privilégié de la Syrie. Cependant la persistance de l'occupation israélienne au Sud-Liban finit par transférer la prépondérance dans le milieu chiite à un autre acteur : les accords d'Oslo entre Palestiniens et Israéliens ayant entraîné la cessation de l'opposition armée à l'occupation israélienne de la part de toutes les autres forces politiques, le Hezbollah se retrouve détenir le monopole de la résistance, monopole qui se révélera fructueux suite à la défaillance des accords d'Oslo.
11 – Fort de la manne financière iranienne et de l'essentiel soutien syrien, le Parti fondamentaliste de Dieu, jusque-là minoritaire, devient la "Résistance". Son efficience militaire sera illustrée avec un éclat inespéré par le retrait israélien du Sud-Liban au printemps 2000 : un évènement proclamé tout de go comme la première victoire arabe contre Israël. Le Sud-Liban libéré, mais interdit d'armée libanaise, devient un Hezbollah Land. La "Résistance" mue alors en une armée locale, quand toutes les autres milices libanaises avaient accepté leur désarmement après les accords de Taëf… Une "Résistance" qui pourtant n'a plus rien à libérer, sinon les "Fermes de Chebaa", une cible artificiellement concoctée avec la Syrie.
En comparaison des autres forces politiques libanaises, le Hezbollah jouit dès lors de moyens démesurés –à la mesure de l'intérêt croissant que l'Iran et la Syrie trouvent à un instrument rentable dans l'antagonisme qui les oppose aux USA et à Israël.
12 – Ayant suffisamment affirmé son leadership sur la communauté sunnite au dépend de ses chefs traditionnels, et accru son envergure arabe et internationale, Hariri sera enclin à secouer le joug Syrien. Dans un Etat libanais rebâti, dont Hariri se voyait l'architecte et s'en voulait le contrôleur, une alliance christiano-druzo-sunite aurait exprimé le pays majoritaire face à la présence syrienne, celle-ci ne conservant que la sympathie chiite… Situation inacceptable pour le régime syrien, d'autant plus qu'affaibli par la nouvelle politique américaine au Moyen-Orient et la destruction du régime irakien –ce qui lui interdisait le recours flagrant à la force.
A l'image du meurtre de Kamal Joumblatt en 1977, celui de Hariri en 2005 apparaît comme l'initiative logique d'un régime pour qui l'assassinat a fréquemment été un mode d'action payant au Liban. L'objectif étant de décapiter la communauté sunnite, de lui remettre en selle ses vieux leaders obéissants, et de terroriser le druze Walid Joumblatt… La communauté maronite devait d'en retrouver esseulée et toujours sans chef comme elle l'était depuis 1990.
L'erreur syrienne est naturelle aux dictatures. Il est un moment ou la situation extérieure et/ou intérieure s'est métamorphosée sans que le dictateur ne s'en aperçoive convenablement, qui agit avec sa grossièreté habituelle quand il eût mieux valu pour lui plier. La réplique populaire au meurtre de Hariri mobilise tout le Liban non chiite, quand le régime syrien demeure tétanisé par la crainte, crédible à l'époque, d'une éventuelle intervention américaine. En conséquence l'armée syrienne est amenée à évacuer le pays, et des élections apportent une majorité dont le principal point de ralliement est le refus de la mainmise syrienne.
13 – Le mouvement engendré par la riposte politique et populaire au meurtre de Hariri s'avère porteur d'une de ces symbioses qui dans l'Histoire d'un pays est de nature à tenir lieu de carburant à long terme –de baume aussi tempérant les anciennes blessures. Le Liban balbutiait pour l'occasion l'hymne d'une vraie naissance qu'il n'avait jamais eue…
Mais les chanteurs peuvent être amenés à déchanter aussi.
Au cours du vingtième siècle le Liban avait connu par deux fois le souffle symbiotique ; dans les années quarante pour l'Indépendance et le retrait des troupes françaises, et en 1952 afin renverser le Président réélu Béchara Khouri ; et l'Histoire montrait une fois de plus avec ces exemples libanais que l'Indépendance pouvait être un tonneau vide (sinon chargé d'explosifs), et que chasser un Président pouvait n'avoir d'autre finalité qu'un nouveau partage du pouvoir entre féodalités politiques… A l'opposé de ces antécédents, la symbiose de 2005 qui arbore le nom de Mouvement du 14 mars est cimentée par un accord qui dépasse la personne d'un Président comme l'affirmation creuse d'un nationalisme libanais ou arabe : les musulmans libanais qui ont alimenté en masse ce mouvement ne rejettent pas la Syrie en tant que telle et ne renoncent pas à leur arabité, mais ils récusent la dictature syrienne, et ils revendiquent non point une entité nationale vide mais un régime libéral et démocratique aux antipodes du régime syrien pour ossature de cette entité…
C'est ainsi qu'emportés par le courant, sunnites et druzes du Liban se retrouvent pour la première fois en sympathie avec le monde occidental. Si fragile que leur évolution (qui n'est pas sans rappeler celle des kurdes irakiens) puisse être, et si ambiguës que soient leurs considérations, ils se retrouvent corollairement en sympathie avec les valeurs occidentales (par antagonisme avec la communauté chiite alliée de l'axe syro-iranien pour les sunnites, et en conformité avec son chef historique pour les druzes.)
Au-delà des points de dissension notables entre les composantes majeures ou mineures du Mouvement du 14 mars (antagonismes qui ne sauraient que se réimposer dans l'avenir), cette nouvelle symbiose apparaît donc dotée d'un contenu essentiel assez consistant pour canaliser les conflits futurs dans des processus de luttes démocratiques plutôt que de les conclure en guerres et assassinats…
14 – La réactivité du système confessionnel libanais est néanmoins telle, que la direction politique pro-syrienne de la communauté chiite est parvenue à disjoindre majoritairement cette dernière de la nouvelle symbiose nationale, avant que le Hezbollah, en provoquant la guerre de l'été 2006 avec Israël, ne parvienne à la mobiliser contre le mouvement… Le retrait des troupes Syriennes instaure en définitive le Hezbollah en principal représentant de l'axe Syro-Iranien au Liban, après qu'il ait marginalisé les autres mouvements pro-syriens (notamment Amal, réduite au rôle personnel de son chef de parlement de leader) –voir point 16. Comme tel, il mérite un soutien démultiplié de la part de ses commanditaires régionaux. Sa résilience face à l'armée Israélienne en juillet 2006, malgré les destructions infligées au Liban et le déploiement de l'armée Libanaise au Sud au détriment de ses propres miliciens, sera travestie en "victoire divine", pas moins : "victoire" endossée avec un enthousiasme morbide par la foule d'une communauté qui de toute son histoire n'avait connu que des défaites et qui se solidarise dans une sorte de dérèglement collectif avec l'instrument armé de sa "victoire". Une morgue d'ancien frustré point largement désormais dans la personnalité chiite, qui n'est pas sans rappeler l'arrogance d'ancien nanti persistant dans certaines franges de la communauté maronite.
15 – La mobilisation par le Hezbollah de la communauté chiite contre le bouleversement subséquent au meurtre de Hariri l'aurait toutefois réduit à l'isolement, ou du moins aurait diminué notablement sa latitude politique, si le Général Aoun, héraut du aounisme et de l'irrédentisme maronite n'avait de façon imprévisible noué une alliance active avec lui, par un de ces retournements pervers dont l'Histoire est friande comme on l'est des choses contre-nature…
En votant massivement pour le Général Aoun aux élections organisées après le retrait Syrien, la communauté maronite notifiait qu'elle demeurait irrédentiste et nostalgique de son passé de prééminence –même si ce vote de frustration était probablement largement défensif : les maronites votaient pour l'irréductible représentant de leur irrédentisme, leur "homme fort", qui avait subi 15 années d'exil par refus de se soumettre au régime Syrien…fermant les yeux sur ses alliances électorales avec des pro-syriens notoires.
Et c'est encore yeux fermés qu'une portion importante des maronites (il est possible qu'elle ne soit plus majoritaire) a persisté derrière son Général qui la conduit de fait vers une alliance avec la Syrie par Hezbollah interposé, dans l'unique et vain but de gagner par ce biais un soutien de poids pour l'accession à la présidence de la république.
Une portion consistante de la communauté maronite alliée à l'islamisme radical chiite et à la dictature Syrienne contre l'Occident, dans le fallacieux espoir de porter à la présidence un général de pacotille qui rendrait aux maronites leur prééminence au détriment des sunnites et se retournerait une fois élu contre l'islamisme radical et la mainmise syrienne… c'est sans doute un ricanement de l'Histoire (là où la conversion sunnite à un Liban allié de l'Occident contre la dictature syrienne ressemblerait plutôt à un éclat de rire –mais rire et ricanement peuvent bien se conclure en tragédie).
16 – Les graves problèmes financiers, économiques et sociaux du Liban se retrouvent de la sorte confisqués par un conflit politique primordial : le Liban fera-t-il partie de l'axe irano-syrien dans son opposition aux USA et à Israël ? Servira-t-il de carte aux manoeuvres d'un régime fondamentaliste et d'une dictature ? Ou optera-t-il pour un régime émancipé des dictatures régionales, refusant le prix exorbitant d'un état de guerre avec Israël dont il n'a pas les moyens ?
Le Mouvement du 14 mars exprime la seconde branche de l'alternative, dont la face interne serait la défense d'un régime de libertés politiques formelles… autorisant pour le moins aux vrais clivages économiques et sociaux de se développer pacifiquement et à des conflits dignes d'un pays civilisé de se dérouler sans assassinats et répressions musclés.
Le Hezbollah, à lui seul presque, représente la première branche: à ce titre, on rangerait la constellation de ses alliés en quatre factions et gatégories.
- Le général Aoun : s'agissant en l'occurrence du mariage de la carpe et du lapin, qui ne saurait se prolonger sérieusement au-delà de l'élection présidentielle et de ses suites, sous peine que le général perde le gros de ses troupes restées fidèles.
- Le mouvement Amal : qui n'est qu'un allié forcé, à la clientèle phagocytée par un Hezbollah extrémiste, belliciste et riche. Il est susceptible de redevenir un rival acharné dès qu'une possibilité pointerait.
- Les quelques forces traditionnelles et les petits partis libanais extrémistes à la solde de la Syrie : mais ils ne comptent que pour faire nombre autour du Hezbollah.
- Les mouvements pro-syriens installés dans les camps Palestiniens… trop faibles aujourd'hui pour causer plus que des troubles passagers.
17 – La popularité du Hezbollah n'est indubitablement pas bâtie sur son fondamentalisme, réel et profond mais qu'il a depuis un temps remisé –au congélateur pour d'autres temps ? : n'ayant mordu que partiellement en milieu chiite, et le conduisant inévitablement à l'isolement dans un Liban multiconfessionnel. Elle n'est pas non plus le fruit d'une adhésion à un programme économique et social qu'il n'a jamais développé véritablement…
Son leitmotiv efficace et rassembleur s'est borné toutes les dernières années à "la Résistance à l'occupation israélienne et la libération du Sud-Liban". Une "résistance" qui aura perdu sa raison d'être depuis que cette libération est acquise : le maintien abusif du mot d'ordre ne convainc que ceux qui le sont par ailleurs.
La vigueur de ce parti s'est édifiée sur trois piliers matériels :
- Les fonds iraniens, qui autorisent un budget sans rapport avec la taille du pays. D'où un large réseau d'œuvres sociales et économiques, du personnel politique, administratif et technique en abondance, des moyens d'informations considérables, et bien entendu les finances de sa vocation militaire…
- Le soutien syrien, par l'armement et la géographie : sans lequel un Hezbollah isolé des autres communautés libanaises se retrouverait cerné par Israël et la mer.
- L'appareil militaire proprement dit, lié à sa résistance armée ; qui imposa son aura et constitue aujourd'hui sa spécificité menaçante dans un Liban où les autres milices ont toutes désarmé.
Et un pilier politique : la conduite outrancière américano-israélien dans la région et au Liban : l'anti-américanisme, dans une zone chauffé à blanc par la frustration objective et subjective, est susceptible de tenir lieu à lui seul de programme politique mobilisateur.
C'est la fonction militaire qui solidarise en fait les différents piliers, nantissant le Hezbollah de sa principale spécificité. L'Iran serait moins généreux à l'égard d'un Hezbollah ne menaçant plus Israël ; la Syrie ne parviendrait à fomenter que des troubles bénins sans "l'arsenal divin" ; les ex-combattants désarmés ne seraient plus que des fiers-à-bras vociférant ; les masses chiites perdant leur unique signe de fierté glisseraient vers des mouvements politiques plus présentables dans un Liban pacifique, surtout si le robinet iranien devenait moins généreux… Ne resterait que l'anti-américanisme : mais exploiter ce fond de commerce sans armes trouverait une concurrence facile, et en tout cas moins de sympathisants exclusifs.
On comprend dès lors l'enjeu capital du mot d'ordre du Hezbollah : "protéger les armes de la Résistance". Autour de ce point grossit tragiquement le nœud de l'imbroglio libanais, et c'est à ce niveau principalement qu'il devra être tranché. Surarmé, le Hezbollah ne peut se prévaloir désormais de son arsenal que pour constituer un Etat dans l'Etat, en cancer entravant la formation d'un Liban communautairement égalitaire : un Etat-chancre menaçant, agissant pour le profit des régimes syrien et iranien qui le nourrissent en retour. Un machin monumental qui dépérirait rapidement sans ses armes, le moins armé qu'il est de tous pour constituer un parti politique ordinaire.
18 – Le Liban dispose d'une "chance" distinctive dans la région, qui est de compter dans sa population une proportion chrétienne déterminante, spécificité qui l'a protégé et le protège en tant qu'Etat d'éventuelles dérives institutionnelles islamisantes… Sans doute la chrétienté libanaise avait-elle déjà pesé à l'époque de l'Arabisme envahissant pour prévenir le pays du danger potentiel de dictature militaire –la forme politique triviale de l'arabisme de la seconde moitié du XXème siècle.
Cette "chance" apparaît dans la phase actuelle encore plus opérationnelle : la positivité du rôle chrétien (partiellement débarrassé du fatras d'arrogance et d'irrédentisme qui historiquement y collait), croise désormais l'évolution récente des communautés sunnites et druzes vers un Liban indépendant, non dictatorial et ouvert aux valeurs modernes…
Néanmoins, la positivité de cette évolution pourrait se trouver contestée par deux objections, que ne manquent pas de porter les adversaires du Mouvement du 14 mars :
1- Les trois composantes (chrétienne, sunnite et druze) de ce mouvement sont dominées par des politiciens et hommes d'affaires qui avaient souvent dévoilé par le passé un comportement rétrograde et vorace guère démocratique…
2- Le Mouvement du 14 mars, toutes composantes comprises, est inféodé aux projets américains dans la région.
Ces deux critiques sont loin d'être injustifiées !
Mais aux moments décisifs, quand le temps n'autorise plus les atermoiements, la politique concrète oblige à choisir entre des éléments concrets : les critiques que l'on porte contre les uns ne valent dès lors qu'en comparaison des critiques élevées contre les autres…
Pour le petit Liban donc, force est de choisir :
Entre les menées américaines dans la région, et la main mise syrienne alliée de l'Iran…
Entre Hariri, Joumblatt, et la ribambelle chrétienne pro-occidentale d'un côté et un parti fondamentaliste armé et belliqueux de l'autre…
Il apparaît, par conséquent, légitime pour un démocrate, partagerait-il complètement même les deux objections en question, de se retrouver dans la symbiose représentée par le Mouvement du 14 mars.
Puisqu'on ne peut jouer que sur un "terrain", et en y étant vivant et non enchaîné, quitte à jouer contre !
Les "menées américaines", aussi bien que les composantes diverses du 14 mars, concèdent –tout de même– un terrain démocratique pacifique, et placent aujourd'hui (c'est une évolution internationale) l'atteinte à la vie d'opposants derrière une ligne rouge : sur un "terrain" pareillement pacifié, une évolution demeure possible, longue et certainement conflictuelle, vers une société où les vrais problèmes économiques, sociaux et culturels pourraient être posés, et où le communautarisme pourrait céder un tant soit peu le pas à des intérêts plus en rapport avec le réel des individus…
Le principal obstacle devant la construction de ce terrain : les armes d'un parti-secte aliéné aux régimes syrien et iranien…
Quel que soient les solutions politiques proposées aux problèmes du Liban par ailleurs, et les accords subséquents, tant que cette question ne sera pas tranchée, les régimes syrien et iranien n'auront pas quitté le Liban, et une secte-parti l'empêchera d'exister pour de bon…